TLEMCEN: la poésie et la femme Kabyle

Lors du colloque national sur la poésie tenue du 26 au 28 novembre 2013 à la maison de la culture Abdelkader Alloula, Mme Zahia Kacher membre de l’association du groupe d’études sur l’histoire des mathématiques (GEHIMAD) de Béjaîa a présentée une communication sur  » la poésie et la femme Kabyle ».
Bien qu’elle soit représentative d’une réalité socio culturelle et qu’elle constitue un témoignage sur une période donnée de notre histoire, la poésie féminine chantant la guerre de libération nationale a rarement été abordée par les chercheurs en Algérie. Citons ici Lasheb Ramdane, qui fait figure de pionnier.
Son ouvrage est un témoignage sur la guerre de libération à travers le regard des femmes. Il fallait s’inscrire dans la sauvegarde du patrimoine culturel immatériel a indiquée dans sa communication Mme Kacher.
Lors des investigations sur le terrain on se rend compte de la quantité et de la qualité de cette poésie, en particulier celle de la guerre.
Elle est l’une des formes d’expressions populaire de la littérature orale qui est l’expression globale de la communauté.
D’extraction villageoise féminine et « naïve » comme on dit, cette poésie traduit les préoccupations, les besoins, les rêves et les valeurs de cette dernière en quelque sorte, elle est un miroir authentique. Ce type de poésie traduit les préoccupations, les besoins, les rêves et les valeurs de cette dernière en quelque sorte, elle est son miroir authentique. Ce type de poésie préserve la mémoire de la communauté et ce, au fil des années et des générations:
A travers la poésie féminine villageoise, c’est toute la société traditionnelle Kabyle qu’on peut découvrir: son code ancestral et sa division sociale.
La poésie féminine est anonyme.
Les femmes productrices n’assument ni ne revendiquent la paternité. A la question par exemple qui est l’auteur des poèmes! Les femmes sont unanimes à répondre: « d nekentith auk  » ( c’est nous toutes). Cette réponse nous amène à nous interroger sur la place qu’occupe la femme dans la société kabyle traditionnelle d’avant la guerre.
Cet anonymat, cet effacement du « je » individuel au profit d’une instance collective; la question nous renvoie directement justement à la place qu’occupe la femme kabyle dans la société traditionnelle.
Tout comme son statut de dominée dévolu à la femme dans notre société, l’expression poétique de la femme kabyle traditionnelle n’est par reconnue en tant qu’expression singulière. Elle n’est pas reconnue comme auteur de sa production.  » Les femmes n’ont pas la propriété de leurs pensées. L’expression singulière d’une poétesse se confond d’emblée avec l’expression collective dominée par l’ordre établi ».
Cette citation d’un auteur célèbre résume parfaitement l’état d’esprit, la mentalité dans la société traditionnelle kabyle. Ce faisant, celles qui ont omis cet ordre on été obligés, non seulement de quitter le groupe et de s’exiler mais aussi de changer de nom à l’exemple des premières chanteuses kabyles comme Hnifa, Bahia Farah, Chérifa pour ne citer que celle ci.
Par ailleurs, il existe des femmes poétesses acceptées par le groupe, mais ce sont toutes des femmes qui sont versées dans une thématique en adéquation avec les valeurs reconnues du groupe; « religion, morale, épopée ».
Ainsi, dans la société kabyle traditionnelle, on distingue la poésie du haut, c’est à dire celle des valeurs que les hommes représentent, et la poésie du bas ou poésie féminine anonyme que les femmes représentent. Ces distinctions, on les retrouve dans l’espace géographique telles que Tajmaat (comité du village – espace masculin) et Tala ( la fontaine – espace féminin).
Mais ce n’est pas pour autant que les choses n’ont pas évolué, à cause de la guerre.
Le passage à la production poétique singulier de la femme kabyle s’est fait progressivement et l’apparition des premières femmes dans le chant kabyle fut par étapes.
Il y a d’abord la constitution des groupements ou de petits ensembles (tirebba) de femmes jusqu’à la chanteuse individuelle.
Mais la véritable rupture s’est faite avec ou grâce à la guerre de libération. Celle ci fut un tournant dans ce passage de l’instance collective au « je », à l’expression individuelle. La femme, en exécutant les chants de guerre devant les maquisards, trangressent le code social. Ainsi, ce moment de la guerre va opérer au sein de la société kabyle, d’abord un changement de l’espace de la femme, ensuite un changement de son statut. Ainsi, les poétesses se singularisent et s’affirment sans aucune gêne.
Le tabou est brisé une fois pour toutes à l’indépendance de l’Algérie.
Sachez que la déclamation de ces poèmes qui sont des récits épiques, glorifiant les faits de guerre et la bravoure des maquisards, c’est aussi une forme de résistance, même si on retrouve des femmes engagées « physiquement » dans la guerre.
L’engagement de la femme dans cette guerre est important.
Elle ajoutera que la wilaya trois émerge avec une participation féminine très élevée 35% des militantes pour 17% de la population. Si la femme ne manipule pas les armes, on la retrouve par contre impliquée dans d’autres secteurs, assurant la logistique pour les maquisards. Elle est dans les renseignements et dans les liaisons; elle soigne les maquisards blessés, elle s’occupe du ravitaillement et même des refuges.
Mais la composition de ces poèmes puis leur déclamation dans des circonstances particulières, prennent une importance significative indissociable de la guerre. C’est une forme de résistance. Sans doute de façon innocente, la femme participe aussi à la propagande du FLN par sa production de poésie de la guerre. Ainsi, elle est à la fois l’agent principal de production et de transmission de celle ci.
Les exécutions, le sang qui a coulé et les larmes qui sont versées, ont inspiré plus d’une femme. Un nombre important de poèmes, relatant la vie dans le village, les différents accrochages et batailles avec des détails saisissants sont le fait de ces femmes.
Les maquisards y sont honorés et les ralliés sont blâmés.
Cette poésie est née dans le contexte de guerre et pour la guerre. Elle est l’oeuvre collective de femmes analphabètes. Les pièces sont chantées ou déclamées en solo ou en groupe. L’auditoire est en parfaite communion et les poèmes sont beaucoup appréciés et admis pendant la guerre de libération, cette poésie assurait un rôle politique de résistance.
Les femmes en chant ou en déclamant ces poème apportent un soutien moral aux résistants et font mobiliser et galvaniser les troupes de l’ALN. Mr. Attoumi Djoudi Moudjahid, écrivain, historien apporte ce témoignage: « un moudjahid qui entend des youyous ou des poèmes de guerre se prend pour un char d’assaut capable de foncer bêtement sur l’ennemi ». Un moudjahid appelé » « l’aspirant le blindé » a avoué que lorsqu’il entend les femmes chanter des poèmes de guerre, il perd la tête pour foncer droit (sur l’ennemi) en tirant debout sur les positions ennemies ». C’est pourquoi, elles sont parfois utilisés à des fins politiques et de propagandes pour développer la prise de conscience nationale.
Aussi, ils permettent peut être aux familles de martyrs de faire leur deuil. Ces poèmes apportent en tous cas, un soutien moral aux familles des maquisards.
Malheureusement, ces productions orales n’ont pas l’objet de fixation graphique, pourtant, on ne peut occulter le rôle d’auxiliaire de l’histoire et de préservation de la mémoire, car, aujourd’hui plus que jamais, la fonction historique prédomine.
La poésie de guerre est importante non seulement par son nombre mais aussi par ce qu’elle représente en tant que document historique.
C’est un témoignage que servira dans l’écriture des événements. Comme le souligne Mr. Benbrahim Benhamadouche: « la poésie orale kabyle de résistance est une poésie historique, parce qu’elle prend son origine dans une historicité certaine; de nos jours, rares sont les femmes qui les ont conservés. C’est pour cela qu’on fait appel à celles qui les ont vécus et chantés. Car, il n’y a pas eu de transmission avec la nouvelle génération. Ainsi, ces poèmes conservent un statut privilégié, ils ne sont récités et chantés que lorsqu’il s’agit d’évoquer une situation historique marquante ». Ils sont restés figés dans leur temps. Loin de toutes manipulations, ils sont restés authentique, ce qui fait d’eux un élément incontournable pour l’écriture de l’histoire.
La littérature orale en général et la poésie de guerre en particulier deviennent donc l’auxiliaire de l’histoire. A ce propos; C. Lacoste du jardin soutient que;  » non seulement elle peut constituer un document historique, mais elle peut être aussi comme une production historique, comme une histoire faite par ses producteurs ».
La poésie de la guerre permet la description de l’événement tel qu’il est vécu.
Pour conclure, la poésie féminine chantée de la guerre de libération nationale est une poésie spontanée qui est née dans la guerre et pour la guerre. Si pendant la guerre la fonction première est celle de résistance, aujourd’hui par contre, elle nous offre une fonction historique.
Ces savoirs féminins font partis d’un patrimoine oral en extinction, ils s’éteignent avec la disparition des derniers dépositaires. Ces derniers héritiers spirituels constituent des bibliothèques vivantes et un trésor inestimable pour les chercheurs, anthropologues, linguistes, historiens et autres.
Il est temps donc de happer les derniers dépositaires avant que le temps ne les happent.
Audition d’extraits de poèmes kabyles.
Tarik Djerroud, écrivain a bien saisi cette importance par la citation suivante:
« Tlemcen a besoin de Lalla Setti et la maison de Mohamed Dib, Béjaia a besoin de ses 99 penseurs et mausolées; Yemma Gouraya et de la maison des Amrouche, Oran a besoin de Santa Cruz et de la maison de Zabana, Sétif a besoin de Ain Fouarra et de la pharmacie de Ferhat Abbas ».
Tous les villes et régions de l’Algériens ont le devoir chauvin de restaurer, préserver et transmettre leur patrimoine oû le souffle de l’histoire reste fort et permanent.
Pépinières d’hommes et de femmes actifs au génie indéniable, l’Algérie doit se tourner vers elle même pour puiser la force et la fierté d’exister et faire face au désenchantement terrible qui secoue le tissu social. De par le monde entier, autour des lieux de mémoire et d’histoire, fleurissent de leviers économiques fructueux, générateurs de richesse et de convivialité. Les pyramides d’Egypte, la cité Machu Picchu au Pérou, en sont des exemples édifiants qui mêlent la mémoire à la rentabilité et aux bénéficies multiples. Riche et belle, l’Algérie qui se targue de rendre hommage à ses meilleurs enfants en valorisant leurs œuvres et leurs traces, doit dépoussiérer ses archives dans un élan de cohérence et d’ouverture a conclu Mme Zahia Kacher.
Gadiri Mohamed

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