TLEMCEN :Les Messagères du Poème : un regard sur la Poésie Féminine en Algérie

Les messagères du poème : Un regard sur la poésie féminine en Algérie
Communication du Dr. Bessenouci Sidi Mohamed El Ghaouti
Texte intégral :
Une réflexion primitive.
La poésie est-elle un art réservé seulement aux hommes ? Cette éducation du langage, cette organisation esthétique des mots…, cette poésie que l’on attribue à une image, à une vision, à une présence, à une mélodie, serait-elle le privilège du sexe masculin ? Est-ce à dire que l’œuvre des femmes, leurs études, leurs tendances, leur condition sociale posent, aujourd’hui encore, des problèmes symptomatiques? Existe-t-il, en définitive, une poésie féminine authentique?
A question grave, réponse grave ! Surtout qu’une réplique positive risquerait de faire crier les féministes – s’il en est – et d’amuser les misogynes – s’il en reste. Les premières se sont régulièrement insurgées contre ce qu’elles considèrent comme une forme sournoise de ségrégation. En effet, la dépréciation sociale et professionnelle de la femme, liée à son statut d’« objet sexuel », a longtemps jeté le discrédit sur ses productions littéraires. Accepter la différence aurait mené fatalement à ouvrir la porte à la hiérarchie des valeurs et à « ravaler la création féminine à une place marginale, inférieure, la reléguer dans une sorte de paralittérature » (Béatrice DIDIER, L’écriture-femme, PUF, Ecriture, 1999). Cela aurait amené encore à risquer que « la littérature féminine soit à la littérature ce que la musique militaire est à la musique » (Benoîte et Flora GROULT, Le féminin pluriel, Ed des femmes, 1965).
Pour les hommes-écrivains, la controverse reste évidemment pendante. D’aucuns affirment que « la création artistique est un de ces domaines où seules devraient régner des valeurs neutres. […] En matière d’art, nous nous trouvons dans une zone où les jugements n’ont rien à voir avec le sexe et au demeurant, le sexe d’un auteur ne joue aucun rôle, parce que en tout bon écrivain cohabitent les deux sexes » (Anthony BURGESS, Hommage à Qwert Yuiop, Grasset). Cela semblerait a priori relever d’une substantielle justice, mais il est singulièrement étonnant de la surprendre sous la plume de cet ogre de la phallocratie qu’était Anthony BURGESS, qui admet, par ailleurs, « n’avoir jamais pu faire abstraction de la condition d’objet sexuel de la femme, qui diminue incontestablement celle-ci ». Avec un humour pince-sans-rire, il ajoutera : « C’est la faute de la nature, pas celle de l’homme ». Plus ! Il ne pourra se retenir, un passage plus loin, de lancer quelques factums empoisonnés à ses consœurs : « Si les femmes réussissent si bien en littérature, dit-il, c’est peut-être que la littérature […] est plus proche du commérage que de l’art ».
Hélène CIXOUS, une féministe et critique littéraire française née à Oran, a du reste montré les risques de cette prétendue « absence de différence » et le leurre dans lequel sont tombées les femmes qui y ont cru : « la plupart, dit-elle, font l’écriture de l’autre c’est-à-dire de l’homme, et, dans la naïveté, elles le déclarent et le maintiennent et elles font, de ce fait, une écriture qui est masculine », (Croisées d’une œuvre, Paris, Galilée, 2000). Ainsi, les femmes écrivains qui ont été tentées d’opter pour « l’écriture masculine », voire de s’évertuer à la « mimer », l’ont franchement regretté. On concluait inéluctablement à leur ridicule chaque fois qu’elles s’enfonçaient dans le discours scientifique : « En recourant au langage savant, les femmes perdent pour quelque chose d’universel : le langage de la vie, pour quelque chose de particulier : le langage d’un savoir » (Cahiers du Grif, n° 13, octobre 76). Quant à la vigueur du verbe, tant affectionnée par quelques littérateurs mâles, elle ne sied pas à ces dernières, affirme-t-on avec force certitude. Néanmoins, l’on pourrait se poser la question de savoir qui décide ainsi de ce qui est convenable et de ce qui ne l’est pas ? Les hommes, à n’en point douter. Ainsi, la linguiste française Marina YAGUELLO (dans son livre Les Mots et les Femmes, Payot, 1978), soulignait-elle que, avant toute exploration d’une écriture féminine, il était « nécessaire pour les femmes d’imposer, au sein d’une culture majoritairement masculine, des valeurs à la fois féminines et universalisables ».
Si l’on peut considérer, en cette première décade du vingt-et-unième siècle, que ce conflit est enfin résolu et que ce genre de querelles aigres-douces est tombé en désuétude, il devient plausible de parler d’écriture féminine de manière plus pondérée. Inévitablement, certaines voix continuent d’en récuser l’existence, mais nombreuses sont les femmes qui, ayant acquis une identité égalitaire, s’en sont allées briguer la spécificité. Quelques-unes jugeront l’écriture féminine « immédiatement reconnaissable » (Béatrice DIDIER, La poésie moderne et la structure d’horizon, PUF, Ecriture, 2005). D’autres se montreront plus explicites : elles lui attribueront « un rapport plus intime avec les langages du corps. […] Parler femmes, c’est se tenir toujours tout près du corps et dire ce corps nombreux alors que le langage mâle tente de faire croire que la parole et l’écriture ne sont que communication de sens et non contact, élimine la matière et prescrit l’idée (qui n’est pas une pensée) » (Lévinas et Blanchot, Centre communautaire, Paris, 2006).
Cela étant, on est en droit de s’interroger sur l’objet de cette hypothétique différence : est-ce l’écriture qui diffère d’un sexe à l’autre ou seulement la perception du monde dont elle est le reflet ? Sans faire note à une « nature féminine » presque aussi disconvenue que l’écriture du même nom, on peut sans doute concéder que cette perception n’est pas analogue puisque se référant à des repères différents ; il semblerait alors logique qu’elle puisse déboucher sur un univers d’auteur différent. Mais cela irait-il jusqu’à bouleverser l’usage qui est fait de la langue? De l’avis de Marina YAGUELLO, en tout cas, « Les femmes sentent autrement, donc elles disent autrement, elles ont un autre rapport aux mots, aux idées qu’ils véhiculent ». Bien entendu, ce timbre distinctif ne peut être que spontanée et l’erreur qui a été commise par beaucoup de littératrices, aura été de vouloir créer artificiellement un « langage-femme » pour répliquer au « langage- homme ». L’évidence est que le langage-femme sera libre et naturel ou ne sera pas. Et nous ne pouvons que céder le pas à la même Marina YAGUELLO pour conclure : « Personnellement, je trouve cela bien assez difficile d’écrire tout court, pour me demander si j’écris homme ou femme ».
Voilà donc cette injustice réparée ! Injustice parce que les femmes ont depuis l’aube des temps contribué à la poésie et que leur place semble impubère. La preuve en serait qu’aucune anthologie n’a été consacrée aux auteurs féminins. Si l’on demandait à quelques personnes – prises au hasard du moment – si elles connaissaient une femme poète, on en verrait le plus grand nombre bien en peine de répondre et d’en désigner une, au moins ; les autres, par un vague souvenir de lecture, se replieront sur quelque nom opportun. Et pourtant… !